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2007"Je me souviens", la devise du Québec
Filed Under (Carnet de bord, Culturel, Québec) by Jean-Philippe on 17-04-2007
Tagged Under : Canada, Canadiens, France, Histoire, Montréal, Québec
Un lecteur de mon blog, m’a donné l’idée de rédiger une tentative d’explication de notre devise : le fameux “Je me souviens”. Cette devise, qui peut apparaître simple au premier abord, est recouvert d’un épais mystère teinté d’une vieille controverse. Explications.
C’est en 1978, soit deux ans après la retentissante victoire des souverainistes aux élections générales, que le ministère des Transports décida de modifier l’inscription présente sur les plaques d’immatriculation.
Jusque-là, nous pouvions y lire une très touristique “La belle province”, alors qu’à compter de 1978, le slogan fût remplacé par la sulfureuse devise “Je me souviens”.

Une plaque de 1973
Parti souverainiste au pouvoir aidant, cela fût interprété comme un signe de défiance envers l’autorité canadienne. En effet, il apparaissait clairement que le Québec préférait se souvenir de ses origines françaises, que de son attachement à la fédération. Notez que figurait sur la précédente inscription, l’allégeant terme de “province”.
Honnêtement, même s’il est très clair que le gouvernement de l’époque souhaitait se débarrasser de l’encombrant terme “province”, je ne pense pas qu’il s’agissait nécessairement d’une quelconque défiance envers le Canada.
D’ailleurs, la devise en tant que telle, existait bien avant l’arrivée des souverainistes au pouvoir. Elle orne les armoiries du Québec depuis 1939, et fût même apparue en 1883 ! Preuve que l’irritabilité des fédéralistes n’a ironiquement pas de mémoire, elle !
Mais d’où vient la devise ?
C’est en 1883 donc, que l’architecte québécois Eugène-Étienne Taché, proposa un dessin de la façade du Palais législatif de Québec (il s’agit en fait de l’actuel hôtel du Parlement). Sur le fronton, il avait reproduit les armes de la province, ainsi que la devise “Je me souviens”. À partir du moment où le contrat fût signé avec le gouvernement (soit le 9 février 1883), nous pouvons dire que cette devise pris un caractère très officiel, étant donné que l’inscription ornerait dorénavant l’édifice institutionnel le plus important au Québec.
Pour l’anecdote, les armoiries présentes actuellement sur le Parlement (photo ci-bas), ne sont pas celles dessinées par Taché, mais ont été modifiées dans les années 1960, suite à des réparations effectuées sur la façade. Les autorités profitèrent des travaux pour y placer les armoiries officielles, telles que établies en 1939.

Les armoiries à l’entrée du Parlement de Québec
Maintenant, reste à savoir si Eugène-Étienne Taché était le véritable auteur de cette devise, et si tel n’est pas le cas, d’où venait son inspiration ?
L’inspiration poétique, mais improbable…
En 1978, une lette envoyée au “Montréal Star” par Hélène Pâquet, descendante de Eugène-Étienne Taché, expliqua que la devise est en fait incomplète et serait tirée du poème suivant : “Je me souviens/Que né sous le lys/Je croîs sous la rose.”
Cependant, les propos de Hélène Pâquet vont à l’encontre de ce que pouvait dire Étienne-Théodore Pâquet, gendre de Eugène-Étienne Taché près de 40 années auparavant. Pour lui, le pays tout entier devait saluer l’esprit de synthèse de Taché, qui a réussit, en trois mots, à résumer l’histoire et les traditions du peuple Québécois. Il souhaitait que Taché puisse être autant considéré que Routhier et Lavallée, les auteurs de “Ô Canada”.
De plus, jamais personne n’a pu prouver l’existence du poème cité par Hélène Pâquet, surtout qu’il en existe une autre variante, comme altérée par la rumeur : “Née dans les lis, je grandis dans les roses”.
Cependant, on peut trouver un début d’explication dans la confusion ainsi créé, sur une médaille-souvenir datant de 1908. Cette médaille, gravée à l’occasion du troisième centenaire de la fondation de la ville de Québec, porte l’inscription suivante : « Dieu aidant, l’oeuvre de Champlain née sous les lis a grandi sous les roses ». L’on voit donc d’où semblerait venir ce “fameux” poème fantôme, mais cette gravure fait mention de la ville de Québec (fondée par Champlain), et le “Je me souviens” est bel et bien absent.
Mais ne pensez pas y voir là, de toutes façons, l’origine de la devise du Québec. Car comme l’écrit Gaston Déchênes, Taché “était un héraldiste accompli qui savait qu’on ne peut concevoir des armoiries avec une devise de douze mots”. Là-dessus, les spécialistes sont d’accord, “Je me souviens” ne fait pas partie d’un quelconque poème, même si la rumeur populaire y voit un aspect plutôt sympathique.
Après la poésie, la chanson !
Pour Conrad Laforte (ethnologue et bibliothécaire Québécois) auteur du “Catalogue de la chanson folklorique française”, Taché s’est inspiré de la chanson populaire “Un Canadien errant”, écrit par Antoine Gérin-Lajoie en 1842.
Dans le texte du “Canadien errant”, l’on peut y lire :
“Si tu vois mon pays,
Mon pays malheureux,
Va dire à mes amis
Que je me souviens d’eux.”
Contrairement au poème de Hélène Pâquet, dont on ne retrouve trace nulle part, la chanson “Un Canadien errant” a le mérite d’exister bel et bien (et le “Je me souviens” d’y être présent). Maintenant, difficile à dire si cette chanson est la véritable source d’inspiration de l’architecte du Parlement. Là non-plus, rien ne permet de le confirmer.
Edith Fowke, dans le “Penguin Book of Canadian Folk Songs”, évoque la révolte des Patriotes de 1837-1838, à la suite de laquelle, des Canadiens-Français furent emprisonnés, déportés ou pendus. Ceux qui échappèrent aux autorités britanniques furent contraint à l’exil aux États-Unis. Leur destinée aurait donc été une inspiration pour Antoine Gérin-Lajoie. À partir de 1842, les Canadiens-Français chantèrent “Un Canadien errant” de l’Acadie aux Territoires du Nord-Ouest.
L’inspiration historique
De son côté, Pierre-Georges Roy pense que “les mots [que la citation] contient sont une heureuse conception puisqu’ils disent clairement le passé, le présent et le futur de la seule province française de la Confédération canadienne”.
Ceci est à mettre en parallèle avec ce qu’aurait dit le juge Jetté, en 1890, évoquant les sentiments des Canadiens-Français lorsque le drapeau français réapparut sur le fleuve en 1855 : « Oui, je me souviens, ce sont nos gens ». Mais là aussi il faut rester prudent, car il n’existe à ce jour aucune preuve tangible de l’exactitude des termes employés par le juge.
Une devise liée au parlement
Jacques Rouillard, Professeur au département d’histoire et responsable du programme d’études québécoises de l’Université de Montréal, écrivait dans Le Devoir en 2005, un début d’explication.
(…) “le sens de la devise doit être interprété comme un texte introduisant à l’Hôtel du Parlement lui-même, que Taché conçoit comme un « témoin » de l’histoire du Québec, un lieu de mémoire destiné à illustrer de manière symbolique l’identité du Québec. L’ornementation générale de l’Hôtel du Parlement devient la clef pour saisir la signification de la divise.”
Par contre, Jacques Rouillard semble totalement s’égarer, lorsqu’il y voit « la reconnaissance envers la Grande-Bretagne pour nous avoir accordé la liberté politique ». Cette thèse a été largement écartée par Gaston Déchênes, qui a sans aucun doute, une plus grande expertise et connaissance sur le sujet.
Christian Gagnon, dans Le Devoir, répond d’ailleurs à Jacques Rouillard de belle façon : “Dans certains milieux canadiens-anglais, on ne manque pas une occasion de soutenir d’autres mensonges voulant que les Filles du Roy aient été des prostituées, les premiers colons de Nouvelle-France, d’anciens bagnards, Dollard-des-Ormeaux, un voleur de fourrures, et les Canadiens-français anti-conscriptionnistes, des lâches. Dans le cas du « Je me souviens », il serait apprécié que nos universitaires ne se fassent pas les courroies de transmission de cet autre exercice de désappropriation et de détournement de sens des symboles historiques nationaux de notre peuple, comme ce fut le cas pour l’hymne « Ô Canada », la feuille d’érable et le castor”.
Mais là où Rouillard à raison, c’est dans l’intention de créer un sanctuaire de la mémoire, de l’histoire et de l’identité d’un peuple. La présence des statues, que cela soit de Britanniques, de Français et d’Amérindiens (un cas unique sur des édifices parlementaires canadiens) sur le pourtour du Parlement, évoque une sorte de “Panthéon” des personnages ayant influencé le Canada-Français.
Pourquoi faire compliqué ?
Effectivement, pourquoi donc faudrait-il que cette devise soit incomplète ? Si cela avait été le cas, Taché aurait eu très largement le temps de l’évoquer, de l’écrire, ne serait-ce que dans les correspondances qu’il entretenait avec les autorités, au moment de la conception de son projet.
Encore là, Gaston Déchênes résume très bien ma pensée : “La devise « Je me souviens » invite tout simplement à… se souvenir notamment de ce que la décoration de la façade de l’Hôtel du Parlement évoque. En ce sens, la devise du Québec est ouverte et ne comporte pas de jugement de valeur (contrairement à l’autre devise où plusieurs ont vu les bienfaits de la Conquête [ndlr : les "fameuses" roses]).”
Voyons donc cette devise, surtout celle présente sur le Parlement, comme un témoin de l’histoire du Québec. À notre devoir de mémoire.

Sources utilisées pour cet article :
André Pépin et son site sur les plaques d’immatriculation du Québec
Gaston Deschênes, La devise “Je me souviens” sur le site de L’Agora.
Jacques Rouillard, “Se souvenir de qui, de quoi ?”.
“Un Canadien errant”, par L’encyclopédie canadienne.
La chanson “Un Canadien errant” (paroles et fichier midi).
“Je me souviens”, sur Wikipédia












